La Chevauchée
Nocturne
Sur un piton rocheux et presque à
pic au sud du
Grand Ballon de Guebwiller on voit encore les
ruines imposantes du château fort de Freundstein qui fut
détruit par la foudre en 1562.
Si vous passez par là en été
par une nuit calme,vous entendrez sans doute, dans le grand silence
de la forêt, un bruit de chevauchée, et si vos yeux
savent voir les choses du mystère, ils apercevront peut-être,
galopant
et se poursuivant sous les sapins et parmi les
bruyères, deux chevaux en grand harnois de bataille; le
premier, tôut blanc, est monté par un vieillard armé
de pied en cap, qui serre tendrement dans ses bras une jeune fille
d'une radieuse beauté. Le second coursier est noir; son
cavalier, un jeune homme, tend les bras, dans un geste d'appel
ou de malédiction. Il pique sa monture furieusement, mais
le cheval noir ne peut rejoindre le cheval blanc.
Et la chevauchée continue et les pierres
et les étincelles jaillissent sous le sabot ferré
des coursiers, et jamais le coursier d'ombre n'atteindra le coursier
de lumière.
Et un peu avant qu'au ciel commencent à
pâlir les étoiles, soudain, le cheval blanc gravit
en quelques bonds le roc qui supporte les murs du château.
Une seconde, à l'endroit où fut jadis le pont-levis
on l'aperçoit debout, cabré au-dessus de l'abîme;
la jeune fille se serre plus étroitement contre le vieillard,
puis cheval et cavaliers s'effacent comme un songe.
Pendant ce temps, l'autre cheval est demeuré
au pied du rocher, il piaffe, il encense et l'écume coule
blanche sur sa robe noire. Son cavalier lève des yeux suppliants,
puis il se tord les bras, se frappe la poitrine, se mord les poings,
et pleure et sanglote et gémit. Alors le cheval noir fait
demi-tour et, lentement, s'enfonce dans les bois, disparaît.
Voilà bien des siècles, le château
était habité par le sire de Freundstein qui tenait
son fief de l'empereur Charlemagne.
Le bon sire, déjà vieux,
avait une fille, Galswinthe, merveilleusement belle et bonne et
qu'il chérissait.
Or, le comte de Géroldseck vit Galswinthe
et il en devint éperdument amoureux.
Géroldseck était jeune, et beau,
et riche, mais violent et sauvage, et Galswinthe ne l'aimait pas.
Et quand Géroldseck vint demander au sire de Freundstein
la main de sa fille, le bon seigneur refusa.
Alors Géroldseck résolut d'obtenir
par la force ce qu'on refusait à ses prières. Une
nuit, à la tête d'une troupe nombreuse, il vint attaquer
le château.
Surpris, Freundstein n'eut pas le temps d'appeler
à l'aide ses fidèles vassaux; les assaillants forcèrent
la première enceinte, massacrèrent la petite garnison.
Freundstein aurait pu résister encore, car un ravin profond
de cent coudées séparait la première enceinte
de la deuxième, mais un traître soudoyé par
Géroldseck se glissa jusqu'au pont-levis, manoeuvra les
chaînes, le fit s'abaisser, et déj à le vainqueur
se précipitait quand un spectacle inattendu le cloua sur
place.
Sous la poterne venait d'apparaître, monte
sur son destrier couleur de neige, le sire de Freundstein, armé
de pied en cap et tenant dans ses bras Galswinthe, toute pale
dans sa robe blanche:
"Maudit sois-tu, Géroldseck, voleur
et assassin... Et qu a nous, Dieu pardonne!"
Puis, après un grand signe de croix, serrant
étroitement sa fille sur son coeur, il éperonna
rudement le cheval qui franchit le parapet d'un bond et s'abîma
dans le ravin.
On raconte que Géroldseck, fou
de rage et de désespoir, se jeta lui aussi à cheval
dans l'abîme et périt avec eux.
On raconte encore que Freundstein et sa fille
furent miraculeusement sauvés je n'en sais rien. Tout ce
que je puis dire, c'est que, maintenant encore, par les calmes
nuits d'été on peut entendre autour du Freundstein
un bruit de chevauchée et voir au clair de lune, sur son
cheval d'enfer, Géroldseck -le maudit poursuivant vainement
Galswinthe que son père emporte serrée sur son coeur,
au galop victorieux du grand destrier blanc.